Ce sont d’excellentes questions.
Je n’ai pas de réponse, mais j’ai réfléchi à la manière de traduire cela en clinique. Plutôt que de repartir de l’illustration d’Engel (doi:10.1111/j.1749-6632.1978.tb22070.x) et de la transformer en une nouvelle représentation — par exemple un diagramme de Venn rererevisité —, il me semble plus pertinent d’essayer de transposer le modèle biopsychosocial à partir d’un autre cadre conceptuel : celui de l’énaction.
L’idée ne serait donc pas seulement de représenter autrement les dimensions biologiques, psychologiques et sociales, mais de réfléchir à la manière dont elles émergent et se transforment dans l’interaction entre le patient, son corps, son environnement et l’action clinique.
J’avais à l’époque écrit un petit texte que je vous partage ici :
L’applications de l’énaction dans le cadre du modèle BPS et de l’EBP
« Nous ne voyons pas le monde tel qu’il est mais tel que nous sommes » (Emmanuel Kant)
« Nous sommes la moyenne des personnes que nous fréquentons » / « Nous sommes la moyenne des 5 personnes que nous côtoyons le plus » (Jim Rohn)
L’énaction, proposée par Francisco Varela, est une théorie de la cognition qui met en avant l’interaction entre un organisme et son environnement comme étant cruciale dans le développement de la cognition (4E Cognition : Embodied, Embedded, Extended, Enactive). Contrairement aux approches computationnelles traditionnelles, l’énaction propose une vision dynamique de la cognition, soulignant que celle-ci résulte de l’action et interaction continue de l’organisme dans son environnement. Ses principes clés incluent l’auto-organisation (autopoïèse), le couplage sensorimoteur, la cognition incarnée* et l’émergence. L’expérience consciente est ce que c’est d’être un corps concerné, préoccupé par sa propre survie au sein d’un milieu en devenir, sans cesse porté en avant dans un essai d’anticipation.
Cette théorie a eu un impact significatif dans plusieurs domaines, tels que les sciences cognitives, la robotique, l’intelligence artificielle et la philosophie de l’esprit. En appliquant le concept d’énaction au modèle biopsychosocial (MBPS), on enrichit probablement notre compréhension de la santé et de la maladie.
L’énaction met l’accent sur l’interaction entre le biologique, le psychologique et le social, soulignant le rôle actif de l’individu dans la construction de son expérience de santé à travers ses interactions avec son environnement. Elle offre une compréhension incarnée de la santé et de la maladie, reconnaissant que celles-ci sont vécues et comprises de manière subjective par les individus. Enfin, elle encourage des approches centrées sur la personne et la promotion de la santé, en mettant l’accent sur l’autonomisation et l’auto-organisation.
Des exemples concrets d’applications de l’énaction dans le cadre du MBPS incluent la réhabilitation physique, la gestion du stress et la promotion de la santé mentale. En somme, l’application de l’énaction au MBPS ouvre de nouvelles perspectives pour comprendre et intervenir efficacement dans le domaine de la santé et du bien-être.
En complément, l’approche de l’énaction trouve une résonance particulièrement significative dans le cadre du MBPS en médecine et en santé. En intégrant les dimensions biologiques, psychologiques et sociales de la santé, l’énaction offre une perspective holistique qui correspond à la vision globale du MBPS. Cette convergence entre l’énaction et le MBPS souligne l’importance de considérer l’interaction dynamique entre l’organisme et son environnement dans la compréhension et la promotion de la santé.
Dans la pratique médicale, l’application des principes de l’énaction peut ouvrir de nouvelles perspectives pour concevoir des interventions thérapeutiques plus personnalisées. L’evidence based practice (EBP) se définit comme la démarche qui utilise les meilleures données actuelles de la recherche clinique, l’expertise du clinicien et les choix individuels des patients afin d’améliorer leur qualité et quantité de vie. En prenant en compte l’incarnation de la cognition dans le corps et son interaction avec l’environnement, les professionnels de la santé peuvent développer des approches de traitement qui reflètent mieux la complexité des expériences individuelles de santé et de maladie. Tant dans les situations aiguës que dans les situations « chroniques » (le terme « persistant » serait probablement plus approprié), cette approche permettrait de s’éloigner définitivement du modèle biomédical. La réadaptation de l’axe thérapeutique doit être constante en fonction de l’évolution et de la chronologie du motif, du contexte de soin, des capacités environnementales et des capacités cognitives du patient. L’émergence d’une option thérapeutique tenant compte de multiples paramètres serait probablement plus efficiente.
Cependant, malgré ses avantages, l’application de l’énaction dans le contexte du MBPS peut également présenter des défis pratiques. La mise en œuvre de cette approche nécessite une compréhension approfondie des interactions entre les facteurs biologiques, psychologiques et sociaux, ainsi que des méthodologies adaptées pour évaluer et intervenir dans ces domaines de manière intégrée.
Dans cette optique, des recherches futures sont nécessaires pour approfondir les implications cliniques de l’énaction dans le cadre du MBPS et de l’EBP. Il est également essentiel de développer des outils diagnostiques, des outils de phénotypage et des pratiques facilitant son application dans la pratique quotidienne. En mettant l’accent sur la collaboration interdisciplinaire et l’intégration des connaissances issues des sciences cognitives, de la médecine et des sciences sociales, il est possible de maximiser le potentiel de l’énaction afin d’améliorer la santé et le bien-être des individus. Cette convergence pourrait favoriser l’émergence d’un nouveau modèle, non pas en opérant une simplification réductrice, mais en proposant une clarification pédagogique d’une réalité complexe.
Nous évoluons dans une transition continue entre des modèles en mutation, une instabilité exacerbée par l’accélération des transformations sociétales, qui dépasse notre capacité d’observation et de compréhension. Les modèles deviennent ainsi obsolètes avant même d’avoir pu être intégrés ou stabilisés.
*: La manière dont nous pensons et percevons le monde est enracinée dans notre expérience corporelle, n’oublions pas que la nociception est un des 9 sens.
Sources : Cabinet d'ostéopathie RODA - L'applications de l'énaction dans le cadre du modèle BPS et de L’EBP