Définition de l'ostéopathie

Suite à au post du Dr Pierre-Luc L’Hermite :

Un débat commençait à émerger sur notre groupe WhatsApp, je me permets de le poursuivre ici. Je proposerais peut-être de clarifier deux niveaux qui me semblent souvent entremêlés :

:backhand_index_pointing_right: Ontologique → Quelle est la nature du phénomène ?
:backhand_index_pointing_right: Clinique / fonctionnel → Qu’est-ce qu’on en fait concrètement ?

Est-ce que ces deux niveaux peuvent réellement coexister dans une même définition… ou gagnent-ils à rester volontairement distincts ?

J’ai l’impression que les mélanger peut parfois créer une forme de confusion : une définition qui cherche à tout contenir risque de perdre en précision, soit sur le plan conceptuel, soit sur le plan opérationnel.

Pour ma part, j’aurais tendance à privilégier une définition d’abord ontologique, quitte à décliner ensuite les implications cliniques dans un second temps.

Dans ce cadre (et en contexte suisse), je proposerais quelque chose comme :

C’est une thérapie salutogène pré-paradigmatique. Elle propose une approche holistique et intégrale de première intention des dysfonctions bio-psycho-sociales énactives.

Je précise un élément pour éviter d’être mal compris : Pré-paradigmatique désigne un état d’un champ de connaissances ou d’une discipline avant qu’un paradigme partagé et stabilisé ne soit établi.

Dans une phase pré-paradigmatique :

  • il n’existe pas encore de cadre théorique dominant reconnu par la majorité ;

  • plusieurs modèles, hypothèses ou approches coexistent, parfois de manière concurrente ;

  • les concepts, méthodes et critères de validité ne sont pas encore clairement unifiés ;

  • les débats portent davantage sur comment penser le problème que sur comment le résoudre.

Est-ce qu’une définition doit simplement décrire la nature d’un phénomène, ou aussi orienter concrètement ce que l’on en fait en clinique ?

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Merci @FredBosson pour ton commentaire. La question de définition professionnelle est un problème loin d’être unique à notre profession (je ne sais pas si c’est rassurant ou si uniquement ça met en exergue que c’est un exercice épineux !)

On vient de terminer un projet sur les modèles en ostéo (projet OsMoSys) pendant lequel (dans la phase qualitative de cette étude mixte), la notion de définition de l’ostéo a été souvent discutée.

On va débuter début mai un projet (UNITE) de consensus (probablement quali, puis étude Delphi et peut-être quali à la fin) sur la notion/ définition de l’identité professionnelle en ostéopathie.

J’espère que ces études permettront de faire avancer le débat.

Quant à ta question ontologique versus clinique, on s’est certe longtemps intéressé à ce que nous (professionnels) pensions de ce que nous faisions. Ta réflexion souligne bien, à mes yeux, qu’une définition a plusieurs publics (dont membres du public, patients, preneurs de décision etc) ce qui peut mener à deux considérations : la définition devrait idéalement être accessible au grand public (ou du moins avoir une version accessible au grand public); et demander au public ce qu’ils pensent que les ostéos sont/font peut permettre d’effectuer un exercice nombriliste (ceci dit on risque de ne pas vraiment intégré cette approche dans UNITE :sweat_smile:).

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Merci pour la création du sujet.

J’aime bien l’angle d’approche de comment penser le problème en premier lieu et j’aurais envie d’avoir des réponses à des questions du type :

  • quel rôle doit remplir une définition ?
  • quel public est visé par la définition ?

J’ai posé la question à certaines IA et les résultats donnaient quelques pistes qui entrainent chacune certains challenges.

La définition devrait :

  • délimiter la pratique : donc délimiter le champ de compétences

    • Comment réglementer les prétentions thérapeutiques infondées ?
      • Je sais bien que certaines choses qu’on voit passer sur les réseaux sociaux ne définissent largement pas l’ostéopathie mais les réseaux sont devenus une “““source””” d’informations pour une partie non-négligeable de la population et cette population peut facilement associer certaines pratiques, non-représentatives, à de l’ostéopathie selon la définition que l’autrice/teur en fait dans la vidéo. ça pose la question de la régulation du contenu sur les réseaux mais ça n’est pas le sujet ici.
  • légitimer la pratique : qu’est-ce qui rend cette pratique légitime, pourquoi en a-t-on besoin ?

    • Pour répondre directement : quels besoins du système de santé peut-on combler avec cette pratique ?
      • Je parle en tant qu’acteur de santé en suisse où l’ostéopathie est reconnue comme une profession de santé. Quels sont les challenges auxquels le système de santé va devoir faire face ces prochaines années et comment je peux y répondre ?
      • Je lance ici peut-être un caillou dans la marre mais qu’en est-il des conflits d’intérêts autour de la profession ? Pratiquant à Fribourg, la concentration d’ostéopathes est intense pour un petit bassin de population. La loi de l’offre et de la demande s’applique. Il y a beaucoup d’offre. Dans quel mesure la déontologie et l’éthique vont-elles à l’encontre du fonctionnement financier d’un cabinet d’ostéopathie ? à la question : à quelle fréquence faut-il venir faire un contrôle chez l’ostéopathe, que répondez-vous ? Si l’offre est trop grande, je peux artificiellement gonfler la demande avec des prétentions infondées ou des pratiques peu déontologiques à mon sens (créer de la dépendance thérapeutique, promouvoir la prévention des blessures/douleur, etc.). Je pense donc que la question de la définition devra tôt ou tard adresser la problématique des conflits d’intérêts.
  • orienter la pratique : ça relance la question ontologique/clinique : définir ce qu’on fait ou ce qu’on attend qu’un.e ostéopathe fasse ?

  • distinguer la pratique : quelles sont les différences fondamentales avec les autres professions ?

  • créer une identité professionnelle dans laquelle la plupart, si ce n’est tout.e.s les ostéopathes pourraient se reconnaitre.

Je pense qu’il s’agit d’un exercice d’équilibriste de trouver une définition qui remplissent des critères qui doivent être définis par avance, qui soit assez englobante pour que les ostéopathes s’y retrouvent, qui soit distinguée des autres professions, etc.

Je me réjouis de voir la suite de la discussion et les études qui gravitent autour de la question !

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Merci pour vos différentes contributions, je trouve intéressant de voir comment la discussion se structure progressivement entre plusieurs niveaux.

Si j’essaie de reformuler :

– Un point de vue qui amène une distinction utile sur la nature de ce qu’on définit (ontologique vs clinique)

– Une introduction de la question du processus et des publics concernés

– et une proposition des fonctions que cette définition devrait remplir

Ça me donne l’impression qu’on ne parle pas seulement « d’une définition », mais presque d’un système de contraintes à satisfaire simultanément (conceptuelles, cliniques, sociales, éthiques).

Du coup je me demande si la difficulté ne vient pas justement du fait qu’on cherche une définition unique pour répondre à des objectifs qui ne sont pas forcément alignés entre eux.

Par exemple, une définition qui cherche à fédérer largement peut parfois se retrouver à intégrer des formulations assez larges, là où certains auraient peut-être souhaité des évolutions plus marquées ou plus précises. Ça rejoint en partie les enjeux de délimitation évoqués par @MattGla

Je me demande aussi si ça fait écho à ce que tu évoques @JerryDraperRodi sur la multiplicité des publics : est-ce qu’on gagnerait à expliciter différents niveaux ou “formats” de définition selon les usages, plutôt que de chercher un seul énoncé qui fasse tout ?

En tout cas, je trouve ces échanges vraiment stimulants.

J’ai pour l’instant davantage l’impression d’explorer le sujet et de structurer mes questions que d’apporter des réponses… mais cet exercice de mise en forme me semble déjà être une manière de participer à la réflexion collective.

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Je rejoins l’idée de définir une identité de la profession et du professionnel qui aurait une portée plus opérationnelle / fonctionnelle cette fois.

Tout ce que j’écris là c’est pour ME donner du sens à ma pratique. Je partage ma réflexion ni plus ni moins.

Je m’étais penché sur la question suite à l’interrogation d’un collègue qui m’avait demandé si je me sentais encore ostéopathe. Voici ce que je lui avais répondu :

Oui, car l’identité d’ostéopathe, comme celle de nombreuses professions, repose sur une dimension performative. Une identité performative signifie qu’elle n’existe et ne prend forme qu’à travers les actions, les interactions et la reconnaissance des autres. Cela signifie que l’identité professionnelle d’un ostéopathe ne repose pas uniquement sur l’obtention d’un diplôme ou d’une formation, mais qu’elle se construit à travers plusieurs éléments :

  • La pratique : C’est en exerçant son métier, en développant ses compétences cliniques et en accumulant de l’expérience qu’un ostéopathe devient véritablement un professionnel accompli.

  • La reconnaissance par les pairs et les patients : Un ostéopathe est aussi défini par la manière dont il est perçu. La confiance et la reconnaissance des collègues (autres ostéopathes, professionnels de santé) et des patients contribuent à asseoir son statut et sa légitimité.

  • L’inscription dans un cadre professionnel et réglementaire : L’ostéopathie n’existe pas en dehors des règles et des structures qui l’encadrent. Être ostéopathe implique de respecter des normes légales, déontologiques et institutionnelles qui définissent le champ d’action et les responsabilités du métier.

Autrement dit, être ostéopathe, ce n’est pas seulement avoir un titre, c’est une construction dynamique qui repose sur l’expérience, la reconnaissance sociale et le cadre légal. Cela s’oppose à une identité considérée comme fixe et préexistante, qui serait définie uniquement par un titre ou une formation.

Cette identité confère aux unions professionnelles et autres corporations un rôle clé. Leur vision influence les formations qu’elles légitiment, déterminant ainsi l’accès à la profession et le statut qui en découle. Il serait donc illogique, au XXIe siècle, d’associer l’identité de l’ostéopathie à des théories du XIXe siècle. La reconnaissance d’une pratique médicale ne relève pas de la croyance : un médecin n’est pas défini par l’adhésion de ses prédécesseurs à la théorie des humeurs d’Hippocrate, mais bien par le fait qu’il s’en est affranchi. (1)

Pour beaucoup, l’attachement aux principes historiques est profondément lié au sentiment d’« être ostéopathe ». Pourtant, actualiser les bases théoriques de l’ostéopathie ne constitue pas une menace pour son identité, mais bien une opportunité d’enrichir et d’améliorer sa pratique. (2)

L’ostéopathie a besoin d’être réformée, et certains estiment qu’il faudrait aller encore plus loin. À ceux qui craignent pour leur avenir professionnel, leurs compétences resteront toujours précieuses. Elles n’ont pas besoin d’être confinées à un cadre professionnel spécifique pour s’exprimer pleinement. (3)

Les questions liées à l’identité ostéopathique reposent sur une double facette (idem et ispe), intégrant à la fois des éléments issus de la tradition et des approches contemporaines. L’identité idem de l’ostéopathie renvoie à sa continuité et à ses caractéristiques stables à travers le temps, tandis que son identité ipse incarne sa capacité à évoluer et à se redéfinir. Ces deux dimensions ne doivent pas être perçues comme antagonistes, mais comme complémentaires, formant une dynamique essentielle à l’évolution de la profession. C’est en trouvant un équilibre entre préservation des fondamentaux et adaptation aux nouvelles connaissances que l’ostéopathie peut se structurer et répondre aux bouleversements sociétaux qui remettent en question ses fondements. Si la réforme de cette identité exige un effort cognitif important, elle est néanmoins essentielle pour améliorer la prise en soin des patients. (4)

  1. Salem, W., Vaucher, P. (2024), L’enseignement de la médecine ostéopathique dans l’ère du rationnel et de la pratique éclairée – quelles possibilités reste-t-il ?, Mains Libres, 20, no. 324, 147–149. https://doi.org/10.55498/MAINSLIBRES.2024.12.3.147

  2. Oliver P. Thomson, Andrew MacMillan, What’s wrong with osteopathy ?, International Journal of Osteopathic Medicine, Volume 48, 2023, 100659, ISSN 1746-0689. https://doi.org/10.1016/j.ijosm.2023.100659.

  3. David A. Nicholls, What is wrong with osteopathy ? A response to Thomson and MacMillan, International Journal of Osteopathic Medicine, Volume 51, 2024, 100694, ISSN 1746-0689, https://doi.org/10.1016/j.ijosm.2023.100694.

  4. Pierre-Luc L’Hermite, The double facets of osteopathy’s identity, International Journal of Osteopathic Medicine, Volume 52, 2024, 100715, ISSN 1746-0689, https://doi.org/10.1016/j.ijosm.2024.100715.

Une autre piste est de voir notre profession à travers le regard des autres professionnels de santé. À ce sujet, je me réjouis de lire ce mémoire de master : Collaboration interprofessionnelle au CHUV (Suisse) pour la prise en charge de douleurs chroniques : une étude phénoménologique | Swiss Open Access Repository

@MattGla Si nous voulons renforcer la déontologie et l’éthique, il serait grand temps de mettre en place un Ordre des ostéopathes en Suisse. (Comme @Math l’avait mentionné à l’époque)

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Je ne sais pas à quel point le forum est dédié ou pas à l’ostéopathie en suisse mais pour la déontologie le challenge (je pense) réside moins dans le fait de créer une commission déontologique que de définir son application et la faire respecter…

Tiré du site de la FSO : Commissions de la Fédération Suisse d’Ostéopathie

je pense aussi que dans ce contexte un organe de déontologie sert davantage à gérer les cas graves que de faire la police des mœurs. Tout dépend de ce qu’on définit par “cas graves” et savoir si la perte de chance thérapeutique ou l’exploitation de la crédulité des gens rentrent dans ce cadre.
Je pense qu’un organe de contrôle de la déontologie ne pourrait pas remplir la mission de contrôler la pratique des ostéopathes (et s’il le pouvait, est-ce que ça serait vraiment une bonne chose ?).

J’aime penser que chaque ostéopathe agit selon ses convictions, ses valeurs, sa déontologie et que ces éléments doivent être encadrés pas seulement au niveau légal mais surtout par un exercice de remise en question et de remise à jour régulière de ce qu’on croit être les bonnes pratiques en santé.

Je pense que cela ouvre un nouveau débat sur l’exercice de l’esprit critique et de la pratique réflexive autour de la prise en charge des personnes que l’on pourrait développer dans un autre sujet peut-être.

C’est, entre autre, comme ça que je vois l’approche pertinente d’une pratique dirigée/encadrée/fondée par les preuves.

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